Hommage à Michel FRESSON, par Denis Carel

par Denis Carel - Philippe Pons  -  2 Janvier 2021, 15:24  -  #2020, #Coup de Projo, #Le recoin de Goldberg, #Tirages FRESSON

Atelier de Savigny-sur-Orge © Bernard Plossu - 2002

    

Michel Fresson et l'Atelier Fresson

 

     Par voie de presse le lundi 24 août dernier, le monde de la culture, (photographes, galeries, collectionneurs et autres institutions), ainsi que nous-mêmes apprenions avec tristesse et une certaine nostalgie le décès de Michel Fresson.

 

Michel Fresson © Bernard Plossu - 1982

 

Théodore Henri FRESSON

   Michel Fresson était le créateur reconnu avec son père Pierre en 1952 du Procédé Fresson de tirage couleur au charbon dans le célèbre Atelier de Savigny-sur-Orge, où son fils Jean-François, désormais dernier dépositaire d'un savoir-faire unique, transmis de génération en génération, lui succède avec tout le poids et la charge émotionnelle de cette longe saga familiale. En effet, chez les Fresson, depuis Théodore-Henri Fresson, inventeur en 1899 du procédé Fresson, alors en noir et blanc, les Fresson sont maîtres-tireur de père en fils.

 

 

   copie article de Bernard Perrine en intro du livre de Bernard Plossu - Tirages Fresson- ©Bernard Plossu - 1982

 

   Il restait de nombreux et délicats obstacles à franchir pour le passage à la couleur dans les projets de développement. C’est en 1952 que Michel Fresson et son père Pierre eurent la satisfaction d’aboutir à un process couleur opérationnel : le Procédé Fresson de tirage en couleur, ouvrant des horizons nouveaux à la créativité artistique par la photographie. (1) 

 

     Pierre Fresson - © Bernard Plossu - 1971

 

  La famille Fresson appartient à cette longue tradition des pionniers-chercheurs-amateurs  (dans le sens noble du terme) photographes qui ont su expérimenter et valider par eux-mêmes ce que permettaient au moins théoriquement les découvertes scientifiques en plein essor du XIXème siècle. Inlassablement de Nicéphore Niepce à nos jours, ils ont exploré des voies nouvelles d’accès à l’image pérenne monochrome puis en couleur en perfectionnant leurs techniques. Nous pouvons regretter qu’à notre époque qualifiée par certains de postmoderne, cet esprit pionnier et créatif soit devenu hors de portée du plus grand nombre. La recherche aujourd’hui est confinée le plus souvent dans les salles blanches des laboratoires aux secrets bien gardés. Du  fait de la sophistication et de la miniaturisation des process, de la complexité et des coûts connexes de mise en œuvre, cette approche pionnière est devenue quasi hors de portée des simples amateurs. Heureusement, il y a quelques spectaculaires exceptions.

 

   

    Notons cependant que la recherche créative autour de l’Image conserve toujours cette forte attractivité émulatrice. Oui, la photographie analogique (argentique ou autres) a été largement supplantée par la photographie numérique, et la créativité photographique s’est déplacée. Elle porte plus aujourd’hui sur la qualité des algorithmes de traitement de l’image et les ouvertures infographiques permises, nouveaux outils aux multiples facettes et possibilités créatrices quasi infinies. Ne nous en plaignons pas !

 

       Pierre et Michel Fresson © Bernard Plossu - 1980

 

  Porte drapeaux de cette longue tradition artisanale, Michel Fresson en reste le digne représentant. Gardons de lui cet esprit de recherche et de créativité bien français en héritage. Il a montré - avec passion et persévérance - que seuls les modèles suffisamment performants, attractifs et viables économiquement perdurent, mais non sans sacrifices. La famille Fresson a réussi cette prouesse jusqu’ici en traversant déjà deux siècles. L’image numérique volatile par essence aura toujours besoin d’un support de qualité ‘’Fine Art ‘’ pour être accueillie, exposée et pérennisée…,  et le ‘’marché ‘’ en demande. La suite reste à écrire !

 

Michel et Jean François Fresson - © Didier Ben Loulou - 1985

 Des tirages ‘’Fine Art’’

 

           Galerie Eric Mouchet exposition SECONDE NATURE © Bertrand Hugues - 2020

   

Les articles des presse font état de nombreux photographes d’horizon variés qui ont  fait appel à ses services pour des tirages Fine Art monochrome ou couleur en séries limitées, une manière noble et originale de rendre pérennes leurs travaux pour la postérité.

   N’étant pas le mieux placé pour en parler, je pense cependant déjà à Sarah Moon ou Isabelle Waternaux que j’ai eu l’occasion de rencontrer dans le cadre de mes activités professionnelles chez Polaroid-France.

Opéra Garnier © Pascal Delcey -1990

   

   Pour cet hommage à Michel Fresson, j’aimerais signaler ici le travail de Pascal Delcey sur le thème du Vaisseau Garnier à propos du centenaire de l’Opéra de Paris. Une centaine de tirages sont réalisés aux Ateliers Fresson à partir d’originaux Polaroid dont il témoigne lui-même dans un prochain article. 

  Sur le devant de la scène aujourd’hui, mentionnons également le photographe Bernard Plossu, dont le dernier opus paru en octobre dernier aux éditions Textuel porte justement le titre "Tirages Fresson, tout simplement’’.

 

Recadrage de la couverture du livre TIRAGES FRESSON, format 24x32 cm

   

  Pour les tirages Fresson à partir d’originaux Polaroid plus de mon domaine, il y a certainement beaucoup d’autres auteurs photographes à retrouver.  A ma connaissance, il n’a pas été possible pour Polaroid dans les années 1990 de faire une rétrospective et d'exposer sur ce thème. Cela était sans doute trop tôt. Dommage! Il est vrai que la revue créative professionnelle P-Magazine palliait en partie ce manque.

 

P Magazine N° 6,14,17,26,27 - collection Ph. Pons   

 

  Comment retrouver tous les photographes concernés ? Nous aimerions que via ce blog, ils se manifestent ! Avec le temps qui passe, force est de constater aujourd’hui qu’il est encore plus difficile de faire le rapprochement à la fois entre l'original photographique et son tirage Fresson. Les publications mentionnent souvent l'un ou l'autre, rarement l'information complète sur la chaine graphique en particulier l’original, probablement par secret d'auteur compréhensible à l'époque pour ne pas dévoiler ses batteries, se faire concurrencer ou doubler. Les différentes Editions  « The Book » (2), vitrine très convoitée entre autres de la photographie professionnelle ne donne pas beaucoup d’éléments à ce sujet. Comme pour les tirages Cibachrome à partir d’originaux Polaroid Polachrome 35mm réalisés chez Roland Dufau (3), seuls les Ateliers Fresson auraient à mon avis cette mémoire exhaustive en interne, si elle a été conservée jusqu'à ces jours, ce que j'espère.

  Nos récents contacts dans le cadre de cet hommage avec Jean-François Fresson, le fils de Michel vont dans ce sens. Peuvent ainsi être ajoutés sans pouvoir être exhaustifs les signatures de Sheila Metzner, V.Speers, Paolo Roversi, Cy Twombly, Julien Mignot, Bertrand Hugues, Didier Ben Loulou … 

Un témoignage personnel

  

   Dans les années 1990, alors en tant ancien Chef du Service Technique chez Polaroid-France, j'avais été missionné auprès de l'Atelier Fresson par les proches du Dr E.H. Land, lui-même étant intéressé par leurs travaux, ceci afin d’en mieux saisir la logique. J'étais bien sûr au courant de la technique du Procédé au Charbon, du moins ce qu'en dit la littérature photographique. Je savais par ailleurs qu’à partir d'originaux Polaroid, quelques signatures d'artistes photographes éclairés avaient fait réaliser des tirages chez eux ; j'étais moi-même intrigué par la simplicité apparente du procédé et intéressé d'en apprendre plus sur la technique opérationnelle.

   Reçu en gris de travail ou quelque chose comme cela, et voyant sans doute le " loup venir dans la bergerie",  Michel Fresson poliment ne m'a rien dit de sa technique et je n'ai bien sûr pas insisté, lui faisant part de l'intérêt que Polaroid Corporation manifestait pour ses travaux. Nous en sommes donc restés sur les points forts du Procédé Couleur Fresson à savoir les questions orientées sur les supports recommandés, les rendus, la conservation etc., le tout en faire valoir, pour la promotion de leurs services auprès de nos clients et réseaux respectifs.

   Issus de la collection personnelle de l' Atelier (épreuves ou autres tirages surnuméraires ou bouts d'essai évidemment non commercialisés), Michel Fresson m'avait montré de nombreux tirages de toute beauté obtenus à partir d'originaux Polaroid, (- visite oblige!), ou autres marques. Travail assez physique, des cuves imposantes, précision, et secret des procédures bien gardées, j'avais retenu de cette visite qu'il ne fallait pas avoir peur de se relever les manches … et de se salir. Avis aux amateurs !

 

KENYA - Tirage FRESSON © Jean-Claude Dewolf - 1969

Principe du Procédé au charbon

 

   Pour nous anciens de Louis Lumière/ Vaugirard, le plus simple est de se référer à la rubrique « Les anciens procédés photographiques » du Cours de Chime Photographique (4) de Pierre Glafkidès et Pierre Montel, dédié à son père Paul Montel l’un des fondateurs de l’école, ouvrage qui lui tenait particulièrement à cœur « m’avait-il confié » (5), « Très en vogue au cours des années 1920 » est-il écrit en page 256, le procédé au charbon repose sur l‘aptitude qu’à la gélatine (ainsi que de nombreux liants colloïdaux) de devenir insoluble dans l’eau sous l’action de la lumière (sans être la seule)  lorsqu’elle est sensibilisée par du bichromate de potassium (K2Cr207).

   La méthode la plus simple donc la plus utilisée qui nous intéresse ici reste celle à la gélatine bichromatée. Lorsque cette dernière est teintée dans sa masse par des pigments minéraux ou organiques, elle donne un accès assez direct à la production d’épreuves positives de teintes diverses selon la nature des pigments ou colorants choisis. Les premiers pigments incorporés furent du noir de fumée aisément accessibles d’où le nom de Procédé au Charbon, appellation retenue  pour décrire l’ensemble des variantes autour de ce principe de base.

 

 

Approche pratique

    Le principe du procédé consiste donc à insoler (en général copieusement) via une source lumineuse puissante une couche de gélatine teintée et sensibilisée dans une solution de bichromate. Dans la pratique, il y a de fait quelques contraintes non négligeables.

 

l'agrandisseur à arc © David Lefevre - 2017

 

Première contrainte : Il est évident que l’insolation sous un négatif  laissera la gélatine insoluble sous les parties claires, et plus ou moins solubles les parties exposées. Si on veut que la totalité de la gélatine insolée ne se détache pas du support (verre ou équivalent souple en tri acétate ou polyesters) lors du dépouillement à l’eau tiède, il est nécessaire d’exposer le support « bichromaté » par le dos.

 

© David Lefevre - 2017

   

  Ceci est contourné si le support est du papier non baryté, en opérant par transfert sur un autre papier récepteur gélatiné et préalablement tanné (aluns) (6). Le dépouillement à l’eau chaude s’effectue alors par le dos du papier ‘’ donneur ‘’ qui doit se laisser traverser par l’eau, tout en conservant au mieux sa géométrie bi-dimensionnelle ceci pour des questions de repérages. Après, - entre autres, un séchage intermédiaire pour chaque transfert, l’opération est répétée autant de fois que nécessaires.

 

Jean-François Fresson © David Lefevre - 2017

 

  Deuxième contrainte : La gélatine bichromatée est peu sensible à la lumière du spectre visible. La source lumineuse doit donc être suffisamment actinique pour éviter des durées d’exposition trop longues. Pour cette raison, il est fait appel à une source UV. La contrainte alors est de ne plus pouvoir utiliser le matériau «verre » des plaques photo ou des porte-négatifs et surtout les objectifs photographiques classiques (7) ; leurs lentilles se doivent d’être remplacées par la silice (SiO2 ou l’équivalent organique) pour une transparence optimale aux UV. Ces objectifs spéciaux sont couteux. Les tirages quadrichromes (ou plus) nécessitent une superposition de couche sur un support choisi blanc de préférence.

 

Michel Fresson  © Bernard Plossu / 1982

 

   En technique Charbon monocouche monochrome, la nature du pigment ou du colorant importe peu pourvu que ces derniers allient un pouvoir couvrant suffisant à une bonne tenue à la lumière. Ici, la nature des colorants est importante d’abord pour une question de bande passante spectrale pour un rendu équilibré des couleurs. Elle l’est aussi de par la nécessité d’avoir des colorants transparents donc non pigmentaires afin que la synthèse soustractive des couleurs fonctionne.

© David Lefevre - 2017

 

Sans en dévoiler les tours de métier confidentiels, le détail des techniques Fresson est présenté sur le site de l'Atelier déjà mentionné auquel ce descriptif renvoie (1).

Denis Carel 

 

Jean-François Fresson © David Lefevre - 2017

 

l'agrandisseur © Bernard Plossu - 1980

Note 1 - Ateliers Fresson – Voir sur http://atelier-fresson.com/technique.htm

Note 2  -  Le Book – Le Who is Who de l’univers multimedia – Voir : http://www.lebook.com/

Note 3 - Personnalité attachante que je suis allé également visiter ; les tirages Cibachrome étaient réputées pour leurs brillants nacrés au rendu exceptionnel, et leurs couleurs résistantes à la lumière. à l'époque où Polaroid-France commercialisait le procédé 35mm (24x36) à développement instantané AUTOPROCESS 35MM et les deux films 35mm phares, le Polachrome 35 et le Polapans 35. Le Cibachrome était y un support Fine Art de choix pour traduire les nuances subtiles des diapositives 24x36 Polachrome. Ce film si particulier fonctionnait  par synthèse additive des couleurs sur un principe similaire aux Autochrome Lumière.

Note 4 - Cours de Chimie photographique – Pierre Montel & Pierre Glafkidès – Edition LTA – ISBN 2.283.751.16.0 – Nov. 1992 déjà cité sur ce blog.

 Note 5 -  Un peu son ‘’Testament  Intellectuel’’  et un résumé de son enseignement pour les jeunes générations.

Note 6 -  Ne pas confondre avec la diffusion-transfert propre aux procédés de photographie instantanée argentique. Il s’agit ici d’un transfert de la gélatine colorée ou pigmentée. Il est délicat en raison de la discontinuité des plages plus ou moins insolées avec risques de lacunes qu’il faudra repiquer à la main au pinceau fin sur le document final. Dans les techniques créatives Polaroid, la technique du pelliculage consiste à décoller la couche complète de son support pour la transférer avec toutes les composantes de l’image sur le support récepteur.

On retrouve un peu de cette technique dans le procédé 35MM Autoprocess Polaroid pour lequel la totalité de la couche négative est transférée sur une  bande de dépouillement conditionnée dans la cartouche de traitement laquelle éliminée en fin de traitement.

Note 7 - Objectifs UV : Voir article technique très détaillé en anglais sur http://www.company7.com/nikon/lens/0105f4.5uv.html , ou encore : https://www.edmundoptics.fr/c/variable-magnification-lenses/1008/

 

"Contrairement à Denis, très au fait du procédé FRESSON, j’avoue que je connaissais que le nom du procédé n’ayant pas été concerné dans ma vie professionnelle de photographe Corporate par les expositions et les tirages Fine Art.

Depuis que nous travaillons en duo sur cet hommage, je suis totalement séduit par le rendu et afin d’illustrer le texte de Denis, j’ai fait de belles rencontres par tel, Zoom, ou en direct, l’évocation, sur notre "petit blog Vaugirard", d’un hommage à la saga FRESSON a été un sésame magique."

Philippe Pons

 

 

Grand Merci :

  •    à Bernard Plossu pour la communication de ses archives sur l'Atelier.

  • à David Lefevre, videaste, photographe, qui nous a autorisé à publier son reportage sur l'Atelier Fresson paru dans l'excellent site les Numériques

  • à Bernard Perrine, photographe, journaliste, ancien rédacteur en chef du magazine LE PHOTOGRAPHE. 

  • à Dorothée Vappereau - Signatures, maison des Photographes.

  •  à Marco Caccialupi de la galerie Camera Obsura.

  • à mon ami Jean-Claude Dewolf.

  • et aux photographes qui ont acceptés de partager avec nous, tirages Fresson et souvenirs, 5 portfolios sont en préparation :

 

Bernard PLOSSU

 

 Pascal DELCEY

 

Bertrand HUGUES

 

Didier BEN LOULOU

 

Francis JALAIN

 

 

 

 

Claude Bertrand 03/01/2021 11:05

Bravo Denis et Philippe pour ce passionnant travail. Je n'ai pris connaissance de ce procédé qu'en feuilletant en librairie il y a peu le livre de Bernard Plossu.