LE CŒUR DE JADE, suite (10)

12 Mai 2010, 16:05  -  #VU d'ailleurs

  Histoire d'une expatriation
                                                           par Gérard Petiot


Dixième épisode: LE CŒUR DE JADE,suite

 

 

C'est parti!
Avant d'ouvrir ce nouvel établissement, il fallait passer par l'administration Ivoirienne, obtenir la licence d'exploitation, déclarer le personnel à l'inspection du travail, négocier un régime fiscal approprié, etc. Ça représentait un cauchemar en perspective, tout était copié sur l'administration française mais il fallait y ajouter la nonchalance locale, copieusement épicée de corruption à tous les niveaux et d'un xénophobisme peu discret. Nous n'étions que cinquante mille Français en RCI dans ces années là. Comme étrangers, il y avait aussi beaucoup de Burkinabés, les voisins du nord très travailleurs, durs à la tâche par nécessité, ainsi que pas mal de Sénégalais pour la plupart commerçants.
Donc nous étions peu nombreux mais déjà assez pour susciter le rejet des autochtones. Dans les années 70〜80 il m'est arrivé plus d'une fois d'entendre « Toi le Toubabou ou le bla foué (en clair, le Blanc) fout ton camp chez toi »!
Les formalités traînaient, nous étions prêts à ouvrir mais le coup de tampon sur la licence se faisait attendre. Alors je me suis rendu au service de police chargé des restaurants et débits de boisson et là je tombe sur un commissaire français qui supervisait cette administration (coopération technique des premières années d'indépendance); Il me dit:
« Je vois que votre dossier est en ordre, ne vous inquiétez pas, la licence va arriver; Alors comment ça marche votre restaurant? Qu'est-ce que vous faite comme cuisine? La clientèle vient?, Vous êtes contents? Vous êtes les premiers aux Deux Plateaux...»
Moi, surpris:
« Mais Commissaire, nous n'avons pas ouvert, nous attendons la licence... »
Lui, surpris: « Quoi? Mais vous ne savez pas comment ça se passe ici? Les gens ouvrent leur établissement et font les formalités après... quand ils les font... parce que les Africains, eux ne se cassent pas la tête, ils ouvrent leurs maquis (restaurants et bistrots clandestins) et ils demandent une licence si on les déniche et si on va leur tirer les oreilles... Si vous êtes prêts, vous pouvez ouvrir quand vous voulez, pas de problème! C'est la première fois que je vois ça ici! » dit-il en riant.
Forts de cette excellente et surprenante nouvelle, le lendemain nous faisions l'ouverture.
C'était parti et notre réputation se fît rapidement. Au bout de deux ans, des clients nous demandèrent de faire du service traiteur. J'achetai un pick-up, des chauffe-plats, et quand j'avais un client j'empruntais tables et chaises de banquet à un grand hotel de la place et j'embauchais en extra des élèves de deuxième année de l'école hôtelière qui étaient impeccables. Pour me montrer sa reconnaissance, le directeur de cette école me demandais parfois d'aller juger les élèves lors des examens. Nous étions connus de quelques uns des grands hôtels d'Abidjan, parce que deux ou trois chefs cuisiniers français sont devenus des clients fidèles après avoir testé la cuisine de Min d'abord avec circonspection puis beaucoup d'intérêt et de questions ensuite. Avec l'un d'eux, on commença à échanger des recettes. L'un de ces hôtels nous envoya des clients, particulièrement des équipages entiers de compagnies aériennes qui restaient en escale pendant 6 jours, coincés à Abidjan en disponibilité. Alors pendant cette escale, il fallait passer le temps surtout le soir. Certains faisaient de sacrées javas, je devais les escorter jusqu'à leur hôtel quand on ne trouvait pas assez de taxis et je terminais la soirée avec eux au piano bar de l'hôtel jusqu'à ce que les hôtesses les plus fatiguées soient portées par des serveurs jusqu'à leurs chambres... Un soir un équipage vint avec un co-pilote qui était aussi sonneur de cornemuse; une fois bien chauffé il grimpa sur le toit en terrasse du restaurant et joua pour tout le quartier! J'ai crains qu'il ne fasse péter les vitres du restaurant.
Ainsi que mentionné auparavant, nous avons séduit le gratin de la clientèle. Et même des huiles puisque (jeu de mots incontournable) nous avons servi Mr et Mme Lesieur amenés chez nous par le représentant local de leur produit. Nous avons eu aussi le privilège de recevoir Jean-Jacques Annaud qui passait par là.
Et quelques zom' politiques locaux bien entendu vinrent goûter notre Fondue Chinoise.
Les meilleurs clients mais pas les plus faciles, étaient les forestiers qui ne descendaient à Abidjan que rarement mais les poches pleines; Pas regardants sur la dépense ils venaient se détendre en ville, des gars rudes genre cowboys à manipuler avec doigté, mais réglos.
Peu de temps après l'ouverture du coeur de Jade, Julien est né. Il avait choisi son moment... Ce soir là, il y avait du monde, Min était en cuisine, elle ne voulait entendre parler ni de fermeture ni de congé maternité. Ni le médecin ni moi-même ne pouvions lui faire entendre raison.
Elle se faisait aider par un femme Vietnamienne et son fils aîné, car nous avions hébergé provisoirement une famille de « boat people »: un couple et quatre enfants dont un trisomique qui avaient atterri en RCI. Ils nous aidaient un peu mais le père était du style mandarin businessman qui ne savait que compter et refusait de faire tout travail manuel.
En plein pendant le service du dîner, Min m'annonça qu'il était temps de l'emmener à la maternité!
J'ai demandé à mes clients d'attendre mon retour, la clinique n'était pas loin. Je suis revenu fermer la boutique vers 23:00 et suis retourné à la clinique.
Le lendemain soir, tous les clients sont revenus dîner pour avoir des nouvelles et boire le champagne.
Quelle ambiance!
Je vous ai promis de vous dire comment je me procurais des écrevisses de lagunes. Une cliente devenue amie gérait une plantation de limes (petits citrons verts) qui appartenait à l'épouse du Président. Elle était devenue la personne de confiance de la Première dame.
Un jour, elle nous annonça que sa patronne possédait vers Bingerville un terrain de deux hectares en bord de lagune, planté d'arbres fruitiers et bordé d'une plage de sable de deux cents mètres de long. Elle cherchait quelqu'un pour visiter ce terrain de temps en temps, ramasser les fruits (avocats, pamplemousses, mangues, papayes, etc.) et tenir la place occupée et propre. Jouissance gratuite des lieux et on garde les fruits. Banco, on va s'en occuper les jours de fermeture du restaurant ou quand j'aurai du temps libre. Une plage privée pour nous tout seuls c'était une aubaine. Alors cette plage subissant les marées je plaçais des pièges à écrevisses à marée basse sous forme de fagots de branches de palmiers et quelques jours plus tard j'y retournais à marée haute avec un haveneau et je collectais les bébêtes vivantes qui étaient ensuite placées dans le bassin du restaurant. Les enfants adoraient cette activité.
Très vite l'idée m'est venue de créer un club de planches à voile sur cette plage, mais le projet fût refusé par la propriétaire, on en est donc restés à la jouissance des fruits, des écrevisses et de la plage.
C'est à cette époque que je fis connaissance d'un de mes plus fidèles amis, Plume. Il était propriétaire d'un petit restaurant au Plateau « Chez Plume » et d'un night club « Le Passé Simple ».

On s'est rencontrés devant un échiquier dans son restaurant puis plus tard il m'a emmené à la pêche au gros; je sortait en mer de temps en temps avec d'autres amis. Le coin a toujours été réputé pour la richesse de ses eaux. Plume avait un très bon bateau bien accastillé pour ce sport. C'est ainsi qu'un jour, sur son bateau « Plume » j'ai accroché le poisson de ma vie, un Marlin bleu de 242 Kg qui m'a liquéfié pendant une lutte de quatre heures en plein soleil.

 

Peche Gerard Marlin Abidjan 701

Pêche de Gérard  à la canne et Plume le skipper,
un Marlin bleu de 242Kg, Abidjan 1984.

Nous étions partis le matin, mais suite à une panne de moteur l'après-midi, nous sommes restés en carafe en haute mer avec le monstre de quatre mètres de long couché sur le pont. Après un appel radio, un copain nous a cherchés, trouvés et remorqués. Mais la nuit était venue et Min avait ouvert le restaurant sans moi... Je suis arrivé vers 21:30, certains clients rouscaillaient à cause de mon absence, d'autres se faisaient du soucis. Alors je leur ai annoncé que je venais de faire une grosse prise et que j'offrais le champagne à tout le monde pour me faire pardonner mon retard.
Maintenant, Plume tient une auberge aux Seychelles. Nous avons quitté la Côte d'Ivoire presque en même temps, lui en début 86 et nous en fin 1985.
Je vous conterai pourquoi et comment dans le prochain épisode qui sera non pas un changement de fréquence mais carrément un changement de bande passante...

 

Gérard 17/05/2010 16:59



Réponse à Rosine


Les idées fausses sur l'Afrique sont fabriquées de toutes pièces par des journaleux cramponnés à des clichés, ce qui leur évite de se fourvoyer sur le terrain et leur permet d'écrire leurs
articles depuis le bar de la piscine d'un hôtel de luxe. Je prends le droit d'écrire parce que j'ai vécu 19 ans dans ce pays en compagnie de 50 000 Français expatriés, et pas des faignasses. Nous
n'étions pas malheureux parce que très solidaires, c'est ça le problème, le bonheur fait des jaloux. Beaucoup d'entre nous étaient libres et ça aussi c'est un truc qui se paie très cher, la
liberté, mais ça vaut le coup.


Et je ne vous ai pas tout dit... j'abrège, je filtre, sinon j'en connais un nommé Désir qui me tomberait dessus avec ses discours appris par coeur. Et j'ai pas fini non plus, on a encore 22 ans à
passer au Kenya, ça vient, ça vient.



Gérard 17/05/2010 16:23



Réponse à Daniel


Oui, le marlin bleu pourrait se manger, comme du thon ou de l'espadon voilier (fumé, c'est délicieux) Et le top c'est le coryphène. Mais le marlin en question est arrivé mort en surface, je
l'avais un peu fatigué avec mes petits bras musclés. Si bien que l'on pouvait soupçonner que sa viande serait intoxiquée après quatre heure de bagarre. C'est pourquoi on l'a rapporté au port pour
la pesée. Et puis mon congélateur était trop petit! Normalement, si le poisson arrive au bateau encore vivant, on lui pose un tag, on le décroche, on le laisse reprendre son souffle et on le
relâche.


 



Rosine 14/05/2010 17:56



C'est vrai que nous régalons avec tes textes mais il y aurait matière à faire un bouquin. nous avons beaucoup d'idées fausses sur la vie des expats en Afrique. Mon frère qui lui a vécu une
dizaine d'années chez les touaregs pour faire de l'humanitaire raconte bien sûre une Afrique assez différente, il était employé par une ONG, mais s'il avait dû faire "des affaires" je crois qu'il
aurait été confronté aux mêmes problèmes que tu as pu rencontrer.


Vite la suite..... j'ai un peu honte car j'ai un texte presque terminé sur mon ordi, mais je crois que je vais faire comme toi, le couper en deux.  Merci pour ce moment passé ailleurs.



Claude Bertrand 13/05/2010 11:05



Tarde pas pour la suite, Gérard! Ca me rappelle l'attente du prochain épisode de "On a marché sur la Lune". Tu nous tiens en haleine. Vivement l'album relié.


Claude



minouche 12/05/2010 22:10



On en rêvait , tu l'a fait ! (ton chapitre )! et c'est encore une fois un grand plaisir de te lire , on s'y croit ! il va falloir relier ces aventures , ce n'est pas possible que ça reste que
dans notre blog !! c'est génial !! trop fort ! et. ... émouvant aussi ...  merci, Gégé. 



ROCHER Daniel 12/05/2010 18:04



un marlin bleu, ça se mange ?


merci Gérard. par pitié, prends ton temps et continue.


 


DR