En tête du wagon de queue (5)

13 Septembre 2009, 21:33  -  #VU d'ailleurs

Histoire d'une expatriation

 Par Gérard Petiot




Cinquième épisode: EN TÊTE DU WAGON DE QUEUE


J'avais conservé à Vigneux S/Seine un appartement en location pendant ces premier vingt mois de découvertes en Côte d'Ivoire. Point de chute en cas de retour définitif. Me voici donc en France avec un long congé et un premier contrat (encore 20 mois/4 mois) à signer avec l'ORSTOM. Tout baigne, je suis euphorique. Et alors...
Comme par hasard, les bureaux de cet organisme se trouvaient tout près du Rond-Point des Champs Elysées et c'est en ce même lieu que je me rendais chaque jour deux ans auparavant pour aller bosser chez Paris-Graphic.
Je me souvins alors que pour m'y rendre depuis ma banlieue je prenais un train à 8:14... qui me déposait à la Gare de Lyon. Et de là, je devais prendre un métro et changer à … je ne sais plus où, tant pis on s'en fout... pour atteindre le Rond-Point des Champs Elysées.
Me voilà donc en route. Le même train de 8:14 arrive... bon, je le prends.
Et je me souvins en arrivant à la Gare de Lyon que je montais dans le métro « en tête du wagon de queue » ainsi à l'arrivée je me trouvais juste devant le couloir de changement de direction. Astuce bien parisienne. Et m'y voici.
Et là je suis resté cloué de surprise: l'un des collègues maquettiste de Paris Graphic, habitant à l'époque à Villeneuve Saint Georges chez sa môman prenait le même train que moi et souvent on se retrouvait sur le quai du métro « en tête du wagon de queue ».
Je le retrouvai tel quel, même costard gris, même cravate un peu plus lustrée, même air gentil, même attaché case *.
J'ai eu l'impression fugitive que je l'avais planté là deux ans auparavant et qu'il avait pris racine, figé, les deux pieds collés dans le goudron du quai. Mais il bougea, s'anima à ma vue:
«  Ah Ben dis donc, quelle surprise! Gérard, que deviens-tu? » me dit-il, « Je te croyais parti en Afrique ».
Et nous montons dans le métro et je me mets à lui raconter, lui raconter, lui raconter... un déluge verbal, un déluge d'anecdotes et de projets, je déballe mes souvenirs en vrac, mes expériences et nous arrivons à destination. Alors soudain je m'aperçois que je ne suis pas très poli, que je tiens le crachoir depuis le début de notre rencontre, et je lui dis: Mais et toi? Raconte!
« Oh! Moi, toujours célibataire, toujours chez ma mère et toujours maquettiste à Paris-Graphic, rien de spécial ».
Flop.
Sur le coup, ça m'a rendu tout triste pour lui, puis je me suis dit après tout, c'est son choix, qu'est-ce que j'en ai à faire? D'ailleurs, quand j'ai démissionné d'avec eux (l'agence) ils se sont tous payé ma poire et me croyaient fêlé, alors...
Une fois au dehors, au Rond-Point, lui est parti vers la rue de Ponthieu au nord, vers sa routine bien huilée et bien patinée, ses ciseaux et son tube de colle et moi vers la rue Bayard au sud, où m'attendaient un contrat, des billets d'avion pour ma petite famille, un bon d'enlèvement pour une tonne de bagages bateau, un vrai travail de photographe avec des scientifiques, une case gratuite et meublée dans un parc immense en pleine forêt tropicale et en bordure de lagune, une école maternelle pour notre fille Gwendolen, qui avait fait ses premiers pas dans la savane de Lamto, avait donné le biberon a des petites antilopes orphelines, apprivoisé des mangoustes et avait déjà une solide expérience de la brousse. Tout ce qu'il faut pour être heureux. Une petite signature et en avant vers de nouvelles aventures.
Bye Bye Paris et le métro puant et triste à mourir. J'ai largué l'appartement et on avait quatre mois pour remplir les cantines avant de refaire « Avion la route » une deuxième fois. L'expatriation, ça commençait à me plaire.
Non, rien de rien, non je ne regrette rien...


Alors rendez-vous bientôt pour le sixième épisode à Adiopodoumé,
au Kilomètre 17 route de Dabou,
juste après le virage de la mort, en Codivoir.


(*) Au passage un petit jeu de mot extrait d'un feuilleton télévisé Ivoirien:
- On y voit un jeune homme nommé Ouédraogo, quitter son village natal pour aller tenter sa chance en ville.
Il se fait beau et emporte une malette d'homme d'affaire en simili que sa mère a remplie pour la route, de semoule de manioc appelée « Atchéké », aliment de base.
Le scénariste, Ivoirien je précise, n'a pas su résister à la tentation et nous présente le jeune Ouédraogo monter dans le taxi-brousse muni de son « atchéké case ».
Voilà, ce sera tout pour aujourd'hui.

Gérard Petiot

dreyfus 16/09/2009 19:23

encore une fois quel plaisir pour moi de t'avoir débusqué dans tes brousses lointaines et tes iles merveilleuses, ta vie est un roman ou ton roman une vie, tu me fais penser à Joseph Kessel !à bientôt la suite